Machine

Je ne sais plus comment elle s’appelle, très vite, j’ai voulu oublier son nom. Appelons-là « Machine ».
Machine ne se doutait pas qu’un jour, on en arriverait là.

Tous les matins, elle prend son bus, son café, et son temps, car elle se lève très tôt. Elle dort peu, avec ces chiffres qui se bousculent dans sa tête (101000110100111) Au bout d’un moment, ça la réveille. Elle aperçoit les reflets argentés qui dansent au rythme lancinant des allers et retours de Kiki, son poisson rouge, prisonnier comme elle d’un bocal (mais plus petit, le sien). Quatre vingt sept allers et retours, et elle se lève.

Les yeux baissés sur ses chaussures, elle n’a pas envie de perdre son temps à reconnaître quelqu’un parmi les voyageurs. Le bus la dépose à 30 mètres exactement de l’entreprise, à 8h55. Elle traverse le couloir à pas lents, mais sûrs. Elle ne lève toujours pas la tête. Inutile de gaspiller de l’énergie à dire bonjour, à répondre à des questions du genre « comment ça va ». Elle ne veut pas réfléchir à cette question. C’est inutile. La dernière fois, elle e déclenché une migraine. Et puis de toutes façons, il n’y a pas de réponse, c’est trop compliqué, trop long.
A 8h57 elle entre dans son bureau, allume la lumière, s’assied à son poste. Machine appuie sur le bouton « marche », et commence à produire. Sa tâche est précise, simple, mais hautement stratégique. D’elle dépend le bon fonctionnement du système. Elle reçoit les chiffres du jour précédant, puis valide, ou invalide. Ce sont les résultats des ouvriers. De ces résultats dépend la note. 1 ou 0. Du cumul mensuel des notes dépend le contrat. 1 ou 0. 1 on continue, 0 c’est fini, et l’ouvrier sera remplacé. Simple, logique, et sans contestation. C’est le règlement. Machine est à l’aise avec ce règlement. C’est son juge de paix. Au dessus de 723 687 boulons par jour, c’est 1, en dessous, c’est 0. Avant, c’était moins, Machine s’en souvient. Pour elle, ça ne change rien. C’est son chef qui bouge le curseur. Ensuite, elle valide. 15 ans qu’elle est fidèle au poste, soldat impeccable au service de l’organisation.

C’est fascisant fascinant d’efficacité, symbole de progrès. Machine se souvient parfois de ses débuts. Les boulons étaient en partie conditionnés à la main. Ils n’en produisaient qu’environ 400 par jour. Le comptage n’était pas automatique. Du coup, il fallait évaluer, juger, réfléchir, parfois même décider. Certains ouvriers l’appelaient pour se plaindre, réclamer. Elle ne savait que répondre. Machine n’aimait pas ça. Les migraines se multipliaient. Elle avait même envisagé de demander sa mutation. Mais pour aller où ?

Ces jours sont révolus. Oh, certains continuent à se plaindre. Ils l’appellent, vocifèrent, s’inventent des excuses pour n’avoir pas atteint le quota. Ils évoquent leurs familles, le chômage, la crise, tout ce qui les met en danger. Mais maintenant, Machine n’en a cure, elle sait quoi répondre, elle a les chiffres. Elle ne dit rien, raccroche et envoie à l’ouvrier de mauvaise foi un simple e-mail, avec son chiffre du jour, en dessous de l’objectif. C’est 1 ou 0. Mais elle y met les formes. Le service informatique a ajouté le mot « désolée » devant sa signature automatique. Et c’est tout. Du coup, les migraines ont disparu…

723 692 : 1, 724 217 : 1, 723 686 : 0. Machine est très concentrée, à peine perturbée par le vol d’une mouche qui passe devant l’écran. 723 691 : 1. Le téléphone sonne. Elle ne répond pas. Elle a reconnu le numéro. C’est l’ouvrier ABXC21. Celui qui a produit 723 686 boulons. Il a sûrement reçu son mail avec la mention 0 et doit appeler avec on ne sait quelle excuse ou supplique bidon. Elle renvoie simplement le mail, avec sa signature : désolée. 723 699 : 1, 723 687 : ? 723 687 : ?. Machine n’en croit pas ses yeux. Elle doit valider si le chiffre dépasse 723 687, et invalider si c’est au dessous. Mais le règlement ne précise pas ce qu’il faut faire dans ce cas là. Machine se gratte la tête, s’approche de l’écran. Elle se frotte les yeux, peut être a-t-elle mal vu ? Le stress lui serre l’estomac. Le chiffre est l’exacte référence, ni au dessus, ni en dessous. La sueur perle maintenant. Elle voudrait crier, appeler au secours, demander de l’aide à son supérieur. Mais elle n’a pas le droit. Ce cas n’a pas été prévu au règlement, et en 15 ans, c’est la première fois qu’il se produit.

Machine est en larmes, elle a très mal à la tête. Elle doit prendre une décision, maintenant car les résultats continuent à affluer. Elle est maintenant débordée. L’écran clignote désormais. Elle se prend la tête entre les mains. Le téléphone sonne. Elle ne veut pas répondre, elle ne sait pas quoi dire. Comme au temps où on lui demandait de réfléchir, d’utiliser son libre arbitre, de se positionner, de prendre des décisions parfois… tout ce qui déclenchait ces terribles migraines, au temps d’avant… Avant le temps où les hommes ont crée les robots, les ordinateurs, tout ce progrès qui la soulage. Elle ne veut pas s’en souvenir. Les hommes ont crée le progrès, les procédures, des règles qui rassurent. Ils ont crée les machines. Elle avait une vie, des amis, elle avait aussi un prénom…

C’était avant qu’elle devienne « Machine »…

Dom

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